L’ex-oligarque Moukhtar Abliazov et ses soutiens mènent un lobbying offensif en Europe contre les autorités du Kazakhstan. Auprès du journal Le Monde, il se dit persécuté par son pays en citant les révélations, non-confirmées pour l’instant, des Forbidden Stories, une association de journalistes, déjà attaquée par un certain nombre d’États, dans le cadre du « Projet Pegasus ». Pour autant, l’activisme de l’ex-banquier cacherait des méthodes peu scrupuleuses comme le révèle une dissidente kazakhe, ancienne du mouvement d’opposition, le Choix démocratique du Kazakhstan (DVK).Depuis la France où il est mis en examen et placé sous contrôle judiciaire, Moukhtar Abliazov continue inlassablement de lancer des appels à manifester « pour la défense des droits humains » au Kazakhstan. Surfant sur l’actualité, il se dépeint comme une victime du Kazakhstan dans le cadre du projet Pegasus et accuse son pays d’origine de le surveiller. Très actif sur les réseaux sociaux, l’ex-oligarque est en fait sur tous les fronts – médiatiques, politiques et judiciaires.

Sur le terrain pourtant, son mouvement, le Choix démocratique du Kazakhstan (DVK), peine pourtant à mobiliser. Seuls une trentaine de ses sympathisants se sont rassemblés à l’occasion de la fête de la capitale Nur-Sultan (anciennement Astana), célébrée chaque année le 6 juillet, dans un pays où tous les rassemblements avaient été interdits en raison d’une hausse des contaminations au Covid-19. Sur Facebook, l’homme se pose également comme un rempart contre la vaccination obligatoire. Mais si des réunions publiques ont lieu régulièrement pour protester contre cette décision, bien peu nombreux sont les protestataires à se réclamer du DVK, un mouvement illégal, classé comme « extrémiste » au Kazakhstan.

Condamné en Grande-Bretagne

Pour rappel, l’ancien banquier est accusé d’avoir détourné plus de 6 milliards de dollars entre 2005 et 2009, lorsqu’il était à la tête de la BTA, la principale banque commerciale du Kazakhstan. Fuyant la justice de son pays, Abliazov s’était réfugié au Royaume-Uni où un tribunal l’a condamné au paiement d’un montant de 4 milliards de dollars américains de dommages et intérêts au profit de la banque kazakhe. La Haute cour de justice avait ensuite alourdi sa peine de 22 mois de prison, le reconnaissant coupable d’avoir fait échapper aux mesures de gel de la justice britannique des centaines de millions de dollars à travers un réseau de sociétés offshore.

Parti pour la France en vue d’échapper à cette sentence, Abliazov a fini par y obtenir le statut de réfugié politique. Il n’en sera pas moins mis en examen en octobre 2020 pour « abus de confiance aggravé » et « blanchiment aggravé » par une juge d’instruction française, saisie par le Parquet de Paris. Outre le Kazakhstan, deux autres pays ont demandé son extradition pour des délits financiers dont les montants donnent le vertige. D’abord, la Russie, où Abliazov est notamment accusé d’avoir commis quelque 5 milliards de dollars de malversations financières. Ensuite l’Ukraine, qui dénonce des prêts fictifs et des détournements de fonds de l’ordre de 400 millions d’euros.

Des soutiens bien organisés

Ce lourd passif judiciaire n’empêche pas celui qui est considéré comme l’« escroc du siècle » par le gouvernement de son pays de compter sur des soutiens bien organisés. Deux figures émergent dans la galaxie de celui qui s’est toujours présenté comme la victime d’un vaste complot. D’abord Bota Jardemalie, qui fut son bras droit au sein du directoire de la BTA. L’appartement bruxellois de cette avocate inscrite au barreau de New York, résidante en Belgique où elle a obtenu le statut de réfugiée politique, a été perquisitionné en octobre 2019. Elle est soupçonnée d’être l’une des principales chevilles ouvrières du gigantesque système de détournement d’argent mis en œuvre par la BTA sous la présidence de Moukthar Abliazov. Jardemalie est par ailleurs étroitement liée à une ONG controversée, l’Open Dialog Foundation, elle-même suspectée de financement par les services de renseignement russes et de liens étroits avec des mécanismes de blanchiment d’argent comme le relate un article du Times du 21 avril 2019.

Sa présidente, Lyudmyla Kozlovska, mène pour autant un lobbying actif en faveur d’Abliazov dans les arcanes du Parlement européen. Avec l’avocate Jardemalie, elle est également à la manœuvre sur les réseaux sociaux où elle coordonne des campagnes d’influence en faveur d’Abliazov, « principal opposant au régime » selon son entourage. Une image qui a longtemps permis à l’ex-oligarque de bénéficier du soutien d’organisations des droits de l’homme et d’une grande partie de la presse européenne. Mais, comme l’a appris La Revue Internationale, cet activisme cacherait un mode de fonctionnement opaque fondé sur des méthodes peu scrupuleuses.

Le DVK, coquille vide mais outil de propagande ?

« Quiconque n’est pas d’accord ou pose simplement des questions sur le passé ou la véracité des déclarations d’Abliazov, est immédiatement calomnié ainsi que sa famille et ses proches, nous confie Zhanara Akhmetova, longtemps chargée de la communication au sein du DVK avant d’être exclue du mouvement. Cette journaliste réfugiée en Ukraine accuse Jardemalie et Kozlovska de mener une guérilla numérique pour intimider tous ceux qui émettent des doutes sur la sincérité du combat d’Abliazov contre le régime. Les militants qui étaient à la fondation du DVK ont presque tous été exclus après avoir exprimé un désaccord ou une critique. Le détournement de fonds de la BTA et les ennuis judiciaires d’Abliazov en Europe, et désormais aux États-Unis, sont des sujets tabous. « Kozlovskaya et Jardemalie discréditent tous ceux qui posent des questions et découragent les militants qui veulent sincèrement s’engager pour la défense des droits humains. Leur objectif est de constituer un appareil militant entièrement dédié à la gloire d’Abliazov ».

Résultat, le mouvement d’opposition est aujourd’hui profondément divisé. Le DVK ne serait plus en réalité qu’une officine particulièrement active mais privée de militants. Le mouvement est même soupçonné d’avoir passé un accord avec le KNB (les services secrets kazakhs) afin d’obtenir la libération d’Iskander Erimbetov, le frère de Bota Jardemalie lié également au scandale de la BTA et aujourd’hui installé en Suisse.

Selon Akhmetova, « le DVK prétend représenter des organisations qui n’existent pas en dehors des réseaux sociaux. Les manifestations ou réunions publiques dont il s’attribue la paternité se réduisent le plus souvent à quelques personnes savamment mises en scène dans des vidéos diffusées sur internet pour faire croire à des rassemblements de masse. ». Par ailleurs, Abliazov et ses soutiens n’hésitent pas à s’approprier des rassemblements organisés par d’autres mouvement d’opposition, comme ceux du militant des droits de l’homme Bakhytzhan Toregozhina et de l’activiste Max Bokaev ou ceux des collectifs féministes qui luttent contre les violences domestiques. C’est aujourd’hui encore le cas avec qui s’opposent à la vaccination forcée. « L’objectif du DVK est de donner du poids à la version selon laquelle Abliazov serait un dissident politique, poursuivi comme tel par une justice instrumentalisée. Il est en réalité une machine de propagande pour faire diversion sur ses démêlés judiciaires en le faisant passer auprès de l’opinion occidentale pour l’opposant au régime qu’il n’est pas ». Quoi qu’il en soit des suites judicaires réservées à l’ex-oligarque, il est peu probable de le revoir un jour au Kazakhstan.

Recevez les idées de business du moment grâce à la newsletter envoyée chaque mardi et jeudi. Vous allez adorer !